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La reine du Guera, au pied de la ville de Mongo
La reine du Guera, au pied de la ville de Mongo

Par Marcus Boni Teiga, envoyé spécial de Courrier d'Afrique

Le Guera est une région qui fascine plus d’un de par ses attraits et curiosités touristiques. Mais c’est surtout la reine du Guera qui attire irrésistiblement les gens. Si toutes les femmes sont des reines, comme l’a chanté fort joliment l’artiste-musicien d’origine sénégalaise, Ismael Lô, il y a indéniablement reine et reine. Et celle du Guera a de quoi faire courir plus d’un de par le monde. La reine du Guéra est, on ne peut plus, séduisante et sait manifestement se faire désirer. Et pour cause, qui veut voir la reine du Guéra va à Mongo dans le département du Guera.

La reine du Guera, au pied de la ville de Mongo De N’Djamena, la capitale du Tchad, il faut parcourir 500 kilomètres avant de prendre rendez-vous avec elle. Mes amis m’avaient déjà averti, mais j’avais le temps de m’en rendre compte moi-même de visu. « Sur 300 kilomètres, la voie fraichement bitumée est un régal pour tout conducteur. Après, il faut encore 200 kilomètres de route latéritique pour arriver à destination. Et de toutes les façons, le jeu en vaut la chandelle eu égard aux multiples surprises qui t’attendent », me confiait l’un deux. Qu’à cela ne tienne, je ne me fais pas prier pour effectuer ce voyage pour lequel on m’avait déjà dit tant de bien des curiosités touristiques à découvrir tout au long du voyage qui devait me mener jusqu’au pied de la reine du Guera. Qui ne donnerait pas tout l’or du monde pour un rendez-vous avec cette reine dont le charme et la beauté légendaires ont fini de faire le tour du monde. A bord d’un véhicule 4 X 4, je prends la route, moins de 48 heures après mon arrivée à N’Djamena, accompagné de mes amis. Passé le village Pont Bellile à la sortie de la capitale tchadienne, nous laissons derrière Djermaya, Naala et bien d’autres villages aux noms si évocateurs pour un passionné d’histoire ancienne pour atteindre Massaguet. C’est notre première escale. Juste le temps d’un petit déjeuner fait de viande de bœuf et de pain ainsi que de boissons sucrées que nous trimbalons avec de l’eau dans notre glacière engoncée dans les bagages à l’arrière du véhicule. La viande, c’est ce qui ne manque pas au Tchad. En effet, les innombrables troupeaux de bœufs, de cabris, de moutons et de chameaux que nous rencontrons en chemin sur de longues files successives indiquent bien que nous sommes dans un pays où l’élevage a droit de cité. A la hauteur d’Al Hameda, un grand cercle concentrique de bœufs attire l’attention d’un ami. Quand je me retourne pour regarder, je vois un puits au centre. Pour abreuver tout ce bétail de plusieurs centaines de têtes, une jeune fille et un jeune garçon, chacun sur son cheval, effectuent des allées et venues qui tirent des puisettes d’eau du fond du puits lorsque les cordes qui les lient à celles-ci s’étirent sur une bonne distance. Spectacle haletant, s’il en est, et qui traduit bien combien l’eau est partout source de vie. Mieux encore, une denrée rare et précieuse, surtout dans les pays du sahel. En cette période d’harmattan qui met les lèvres de beaucoup de gens à rude épreuve et les fait souvent sourire comme des Blancs, le soleil en rajoute en dardant ses rayons incandescents et caniculaires au fur et à mesure qu’il gagne de la vitesse dans sa course céleste. J’avais désappris toute cette atmosphère qui était pourtant le lot de mon enfance. Tant mieux si je le vis maintenant sur la route de Mongo. La route étant longue, nous ne perdons pas du temps à Massaguet. Il faut avancer le plus vite possible afin d’avoir le privilège de contempler les merveilles qui m’attendent en chemin, avant le grand rendez-vous. Du reste, je n’ai pas le temps de m’ennuyer longtemps. A partir de Ngoura, je tombe sur un mont qui m’annonce les couleurs du Guera. Des galettes de cailloux entassés comme si l’ouvrier de ce chef-d’œuvre avait pris soin de les compter une à une. Au pied du mont, un petit village tout aussi attrayant que l’amas de cailloux et de pierres qui le surplombe. Je n’ai point besoin d’être un devin pour comprendre que le Guera offre au visiteur un massif de montagnes. Un peu plus loin de Ngoura, je découvre le village de Moyto. A quelque chose près, il ressemble à Ngoura de par son paysage. Avec en plus de jolies cases rectangulaires en terre battue de couleur noire au toit dallé qui se nichent au pied du mont. Le contraste saisissant entre la couleur des cases du village et celles des galettes de cailloux entassés met davantage en relief la beauté du site. « Tu verras plus loin bien d’autres ouvrages qui te fascineront sans doute », me dit un compagnon de route. Pour le montagnard que je suis, mon excitation et mon impatience gagnent alors en ampleur.

De beaux paysages sur le parcours

De N’Djamena à Bokoro, le paysage est essentiellement constitué d’arbustes nains, étalés à même le sol. Sur plusieurs kilomètres, les arbres que l’on peut voir peuvent se compter. Après une courte halte à Bokoro, nous reprenons la route. Cette fois-ci la latérite rouge succède à l’asphalte de même que le couvert végétal change complètement. Les arbustes rabougris et clairsemés cèdent la place à une espèce d’épineux qui prend la peinture de la latérite du fait de la poussière que soulève au passage des automobilistes comme nous. La route serpente à travers cette végétation qui, pour moi, est un réel dépaysement en l’espace de quelques heures seulement. Des yeux, je cherche tous azimuts, à l’instar d’un chasseur à l’affût, tout indice qui me signalerait la présence d’un site digne d’intérêt touristique, qu’il soit déjà connu ou non. Car depuis Ngoura, je suis dorénavant convaincu qu’il y a bien plus que ce qui saute d’emblée à l’œil à voir derrière les énigmes qui se cachent dans cette région. A Gono déjà, les monts du Guera commencent à dévoiler leurs merveilles sculpturales en pierre. La première étant, au loin, une forme humaine tout de blanc tatouée. A Bolong, il est loisible d’admirer une pierre en forme de buste sans tête et un amas de cailloux dont la disposition relève d’une œuvre d’art. Tant et si bien que l’on a de la peine à croire qu’une main humaine n’est pas passée par là. Mais depuis plusieurs générations et plusieurs siècles, ces chefs-d’œuvre ont été découverts tels quels et n’ont pas encore connu de dégradation quelconque. Un véritable mystère que l’homme mettra du temps à élucider si jamais il y parvenait. Entre Bolong et Aboutouyour, les arbres d’épineux se démultiplient pour devenir une forêt de part et d’autre de la route. J’apprends que dans les parages foisonnent des chacals et autres hyènes qui n’ont de cesse de faire des dégâts, y compris des victimes humaines. Les riverains sont ceux qui ont plutôt maille à partir avec ces bêtes sauvages qu’il est rarissime de croiser le long de la route au cours d’un voyage. Mais si seulement, je pouvais en rencontrer une, ce serait une curiosité de plus de satisfaite. Ce n’est donc que partie remise. Aboutouyour est une succession de failles multiformes tout aussi splendides les unes que les autres. Difficile de traverser ce village sans s’arrêter ou poser la question de savoir quel artiste a bien pu sculpter toutes ces formes sur les rochers qui se dressent et s’étirent de façon tout aussi artistique. Mais Allah, Mahou, Dieu tout-puissant n’est-il pas un artiste lui-même ? Sans aucun doute. En tout cas, à Aboutouyour il en donne la pleine mesure de son talent : pierre en forme de tête de perroquet, de cases rondes, d’obus ou d’oeuf, le chapelet est long à égrener et le visiteur ne peut que tomber des nues face à d’extraordinaires magnificences artistiques. A quelques kilomètres de là, Tchelmè offre aussi une carte postale à la fois fantasmagorique que suggestive. Elle aurait certainement pu inspirer Picasso et autres peintes de la féminité pour l’image évidente à laquelle elle renvoie à première vue. Avis aux amateurs… Il n’y a pas que des monts dans le Guera. Sur le chemin de Bitkine, le quotidien des populations montre que l’âne et le cheval sont des moyens de locomotion traditionnels dans le milieu. Des femmes à dos d’âne ou bagages sur les épaules que je croise me rappellent étrangement comme partout en Afrique, le rôle prééminent qu’elles jouent dans la société, en particulier le foyer. Parvenu à Bitkine, je ne peux m’empêcher d’admirer le mont Guera. Du haut de ses 1600 mètres d’altitude, il se dresse altier, on dirait pour défier l’imagination des hommes. Un mont dont la forme conique est caractéristique de la plupart des figures géométriques qui se dessinent sur l’ensemble de la chaîne des montagnes de la région. Même sous un soleil de plomb, les découvertes que l’on peut faire au cours du voyage N’Djamena-Mongo vous font oublier la longueur de la distance. Comme pour meubler mon parcours de surprises, nous sommes contraints à nous arrêter pour laisser passer un cortège de cavaliers soigneusement vêtus de tenues bigarrées et armés de lances, juste au sortir de Bitkine. Des youyous des femmes accueillent la longue file qui participait sans doute à une procession d’une manifestation festive. Laquelle ? Je ne le sais pas. J’aurais tant aimé le savoir en prenant part comme spectateur intéressé à cette belle démonstration de cavalcades, de parades et que sais-je encore. Mais je tiens à voir la reine du Guera avant la nuit tombée.

Il faut mériter un rendez-vous avec la reine du Guera

« Derrière ces montagnes se trouve Mongo. Avant d’entrer dans la ville, tu verras la reine du Guera », me lance à brûle-pourpoint l’un de mes trois amis et compagnons de route. Il paraît qu’elle est belle mais surtout séduisante. Toute chose qui aiguise ma curiosité et me fait piaffer d’impatience à mesure que nous approchons de la destination. J’entends bien la séduire, moi aussi. En la matière, l’adage est bien connu : il vaut mieux ne jamais faire preuve d’hypocrisie, au risque de le regretter toute sa vie. Mongo est cadenassé à double tour par une ceinture de montagnes qui va jusqu’à Mangalmè. Il faut chercher sa route pour qu’enfin apparaissent les premières maisons de la petite ville qui se dresse comme une citadelle au pied de la montagne. C’est déjà le crépuscule quand j’arrive au rendez-vous tant sollicité. Et la reine du Guera dort de son sommeil du juste, sur le dos. Je puis admirer sans pudeur combien son corps est très séduisant : son front bombé, son nez aquilin, son collier au cou, son sein protubérant et généreux, son ventre de femme enceinte dissimulé sous un pagne qui descend jusqu’à ses pieds comme pour réparer la faute d’avoir laissé son torse nu. Qui ne loucherait pas sur le corps d’une reine ! Belle reine qui plus est. Je suis peut-être en retard pour mon rendez-vous de ce jour. Mais demain, je me promets d’être à l’heure et de la voir quand elle sera réveillée. Le lendemain matin, je me réveille de bonne heure. La reine du Guera, quant à elle, se fait toujours prier. Pour tuer le temps en attendant, je m’offre un tour d’honneur de Mongo dans les rues qui s’animent au réveil avec les premiers commerçants, les camions et véhicules de transport interurbain de la gare routière, les lycéens qui vont à l’école, les fonctionnaires des services déconcentrés de l’Etat qui prennent la route des bureaux, les éleveurs et paysans qui vont vaquer à leurs occupations quotidiennes. Pour me remémorer les impérieux souvenirs de mon enfance passée à monter à califourchon sur la chaîne des montagnes de l’Atacora au Bénin, plus exactement du côté de Tanguiéta. Mes amis et moi, nous nous permettons d’essayer celle de Mongo. Mais aussi et surtout dans le but d’avoir une vue de haut de la petite ville dont les arbres qui bordent ses ruelles lui donnent une belle et verdoyante carte postale. Peut-être, c’est à cause de son air pur, de son ambiance monacale et reposante que dans l’inconscient collectif des Tchadiens, les hommes du Guera font toujours de bons vieux os. Au point d’avoir de nombreux centenaires dans leurs rangs. Ce n’est pas à Adoum Djibrine, ancien combattant de son état, né en 1932, qui risque de me démentir. Pas plus qu’un autre qui avoue ne pas connaître son âge et qui dit que si on lui en donne 90 ans ou 100 ans, il ne le nierait pas. A en croire Adoum Djibrine, le nom Mongo que porte aujourd’hui la petite ville vient de Mo-Gome que portaient les habitants chassés par les Dadjo à leur arrivée. Lesquels habitants se sont établis plus loin derrière la montagne. Sur la montagne au pied de laquelle se trouve Mongo, on peut apercevoir une antenne. Elle appartient à la radio communautaire créée par des jeunes, mais certes pirate à ses débuts même si elle rend de précieux services aux gens de la petite ville. Non seulement en proposant des émissions de distraction, mais également des communiqués d’intérêt public, des informations utiles, voire des débats sur la gestion des affaires de la cité. Après quelques heures passées à travers monts et ruelles de Mongo, je reviens derechef à mon rendez-vous avec la reine du Guera. Elle n’est toujours pas réveillée de son sommeil et n’a toujours pas changé de posture non plus. Toujours aussi voluptueuse qu’inouïe. Je crois découvrir couché dans la même posture en sens inverse le roi du Guera. Qu’importe, je reviendrai toujours dans le Guera, contempler la beauté féerique de la reine, et ce jusqu’au jour où elle consentira de se réveiller et de m’accorder la faveur de ce rendez-vous qui vaut bien, au moins une fois l’an, le pèlerinage au Guera.

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