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Qui de Déby ou de Shekau gagnera la guerre ?
 Par Taokamla Ahmat Baharadine à N’Djaména

Dans une livraison postée sur Tchadactuel, en date du 7 mars 2015 intitulée 
« Une analyse du coût après un mois d’intervention du Tchad contre Boko Haram », l’auteur, un certain Mahamat Ahmat, fait une très bonne réflexion sur les conséquences de l’implication de notre pays contre Boko Haram.
 En effet, pour ce dernier, « ce serait très difficile, voire impossible de vaincre BH qui est une secte diffuse dans la population. BH n’est ni une armée régulière, ni une rébellion traditionnelle, c’est un truc ni tête ni queue, sans réelle organisation militaire, un cancer métastasé. » 
Le mot qui sied le mieux dans la qualification de cette guerre de “ni tête ni queue” est tout simplement la guerre asymétrique. Pour obtenir une large publicité, pour focaliser l’attention du public et attirer de plus en plus des supporters potentiels, Abubacar Shekau s’est attelé avec méthode au terrorisme aveugle: attentats à la bombe, incendies criminels, assassinats menés de façon aussi spectaculaire que possible, enlèvements massifs, viols et le tout en vagues concentrées, coordonnées ou synchronisées. Bien inspiré, il ne s’en prend pas ou ne tue pas des responsables de haut rang, tous ces généraux au ventre proéminent et autres Ministres corrompus jusqu’à la moelle. Tout simplement parce que tous ces corrompus sont si éloignés de la population que leur mort éventuelle ne servira pas d’exemple. Lui, veut s’en prendre aux pauvres, aux sans-dents ou autres petits employés de base. En faisant cela, il veut couper le lien entre le royaliste et la population. Même s’il y a un prix à payer à cause de l’amertume suscitée par le terrorisme, il en a cure. Dieu saura choisir les siens. Il n’y a pas de réligion là-dedans; c’est de la pure politique. Shekau est un politicien. Qu’on l’aime ou pas, c’est un leader politique africain. Carnassier certes, mais il ne tue pas plus que les autres dictateurs qui laissent sur la paille des millions de leurs citoyens, en détournant pour eux et leurs familles toutes les richessess nationales. Comme tout autre politicien, tous les moyens sont bons pour lui. La guerre est une politique par d’autres moyens. Avec la souffrance, on n’a pas besoin de fréquenter les universities ou de faire les sciences politiques pour l’apprendre. Les stratégies de guerre s’apprennent aussi dans la rue. Par la souffrance. Par la faim. Par l’injustice. Déby devait le comprendre lui qui dit que son propre  père avait vendu une chêvre pour l’inscrire à l’école.
 La question qui reste à poser est la suivante: Déby et ses acolytes gagneront-ils la guerre contre BH? A mon avis, rien n’est moins sûr. 
En effet, dans l’inventaire des atouts dont peut disposer un insurgé, qu’il soit djihadiste ou pas, ce qui est le cas d’Abubcar Shekau, on doit prendre en compte outre la puissance de son outil militaire, la solidité de sa structure politique, le degré de mobilisation de la population dans les zones qu’il contrôle, l’activité de subversion de ses agents clandestins ou cellules dormantes dans les régions contrôlées par ses ennemis et enfin sa supériorité psychologique. Dans le cas du genre, après plus d’un mois d’harcellement par des armées des quatre pays réunis, le leader islamiste devrait en principe être sur le point de proposer d’armistice, étant donné qu’il a plus à gagner par la négociation que par le combat. Mais, si Ababucar Shekau ne le fait pas, c’est qu’il est, soit, un fou à lier, incapable de prendre la mesure du danger qui le menace, ou bien il a des ressources cachées qui le font se faire considérer comme invincible. Le Président Déby, qui doit bien connaître le sujet dont il parle, a beau menacer le Nigérian de le tuer comme ses camarades, mais tout ce blabla le laisse de marbre. En l’occurrence, celui qui blâme l’éducation occidentale s’est bien imprégné des techniques de guerrilla ou d’insurrection dignes de Mao, de Mohamed Boudiaf, de Ho Chi Minh, du Général Giap ou du Général Ch’en Keng. Sur ce point, Shekau se comporte comme les colonialistes ou leurs descendants: à lui la science infuse de la guerre et aux autres l’ignorance, avec comme droit de se faire exploser ou de servir comme chairs à canon. La raison d’être de l’intervention de notre pays dans cette nouvelle guerre hors de nos frontiers est que Boko Haram, en occupant le nords du Nigéria et du Cameroun, ainsi que les environs du basin du Lac Tchad, porterait atteinte à nos intérêts vitaux.
 Quiconque à la place du Général Déby ne serait pas resté indifférent. Mais Shekau est chez lui, au Nigéria. Les raisons pour lesquelles il a pris les armes sont inattaquables. Elles s’appellent l’inéquité, la corruption et l’injustice. Aussi longtemps que le Nigéria sera géré comme il l’est actuellement, rien ne changera. Comme d’ailleurs au Tchad. Shekau ne comprend pas que Déby ne comprenne pas. C’est une guerre asymétrique. Il existe donc une asymétrie entre le camp de Déby et celui de Shekau. Cette asymétrie résulte de la nature même de la guerre asymétrique, du décalage de puissance entre les deux opposants dès le départ, et de la différence de nature entre leurs forces et leurs forces respectives. Shekau est chez lui au Nigéria. Déby est chez lui au Tchad. Shekau parle Anglais et Haoussa. Déby parle Arabe et Français. Tous les deux sont culturellement différents. Déby combat sur un terrain qu’il ne connaît pas, pour une population qu’il ne connaît pas non plus. 
Déby oublie que dans ce genre de guerre, les actions militaires ne comptent que pour 20%, mais la politique pour 80%. N’étant pas chez lui, comment pourrait-il mettre en place des mécanismes politiques qui auront pour but de consolider la paix une fois les activités militaires terminées? Quel est le niveau de complicité des premiers concernés que sont les Nigérians?
 Mais Déby est un homme pressé. Il veut en finir très vite. A-t-il seulement compris que l’insurrection est un combat dans la durée, mené avec méthode, pas à pas, avec des objectifs intermédiaires spécifiques qui, d’une façon ou d’une autre debouchera inéluctablement sur le renversement de l’ordre existant?
 Si ce n’est pas maintenant, ce sera sûrement demain. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Si ce n’est pas avec Shekau, ce sera sûrement avec quelqu’un d’autre. Comme en Chine de 1927 à 1949, en Grêce de 1945 à 1950, en Indochine de 1945 à 1954, en Malaisie de 1948 à 1960, en Algérie de 1954 à 1962 et même au Tchad de 1966 à 1979.
 Des leaders naissent, combattent et passent. Les causes restent. Et tant que les causes ne sont pas perdues, l’espoir n’est pas perdu non plus.
 Nos dirigeants devraient plutôt se projeter pour mettre en place des mécanismes de bonne gouvernance pour la majorité de leurs populations; s’effacer pour faciliter l’alternance au lieu de triturer les constitutions pour se maintenir au pouvoir ad vitam aerternam. 

Autrement les Shekau continueront de prospérer partout où besoin sera.

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